Le premier miracle de Nowolipki, 1959
Selon les témoins, une apparition de la dite Notre-Dame de Muranow compatissante et miséricordieuse eut lieu le soir. Sa silhouette lumineuse aurait été visible sur le fond de la sphère dorée à la base de la croix couronnant le toit de l’église.
La première apparition se produisit le mercredi 7 octobre, fête de Notre-Dame du Rosaire, vers 19 heures. Certains témoins parlaient seulement d’une clarté inhabituelle près de la croix; d’autres décrivaient Marie les bras ouverts, en robe claire, avec une auréole ou une couronne d’étoiles. Les récits mentionnent aussi un nuage lumineux et une figure visible non seulement depuis le parvis, mais aussi depuis les rues, balcons et toits voisins.
Le lendemain, la Vierge n’apparut pas, mais les jours suivants les apparitions se seraient répétées régulièrement, le plus souvent le soir et la nuit. D’après la chronique paroissiale et des témoignages recueillis plus tard, le phénomène dura presque jusqu’à la fin octobre. Des dizaines de milliers de personnes se rassemblèrent devant l’église; les récits et études évoquent environ 35 000 fidèles.
Deux versions du début des événements ont été conservées. Selon l’une, la première personne à remarquer la figure sur la tour fut une fillette d’environ douze ans vivant en face de l’église. Selon l’autre, reprise plus tard dans les documents de l’appareil de sécurité, le premier signalement d’un « phénomène lumineux » aurait été fait par un milicien. Quoi qu’il en soit, la nouvelle du miracle se répandit très vite.
Le curé informa la curie métropolitaine. Celle-ci publia un communiqué affirmant que le miracle allégué était un phénomène naturel. Le 11 octobre, la paroisse demanda aux fidèles de rester calmes et rappela qu’un phénomène surnaturel ne peut être reconnu que lorsqu’il ne peut être expliqué naturellement. Le 15 octobre, la Curie métropolitaine de Varsovie lança un appel semblable, demandant aux croyants de rester dans leurs paroisses et de ne pas gêner le travail pastoral à Nowolipki.
Les autorités s’inquiétaient de rassemblements religieux au centre de la capitale, d’autant qu’ils prenaient un caractère politique et antisocialiste. Les agents notèrent que les fidèles chantaient notamment « My chcemy Boga » - « Nous voulons Dieu » - avec les mots : « Nous voulons Dieu dans le livre, à l’école… ». En octobre 1959, le conflit entre l’État et l’Église s’aggravait de nouveau : on retirait les croix des écoles, l’enseignement religieux était restreint, l’Église subissait de lourds impôts et les séminaristes étaient de nouveau appelés sous les drapeaux.
La Sûreté ne se contenta pas d’observer le parvis. Ses dossiers mentionnent la perlustration du courrier, c’est-à-dire le contrôle secret des lettres, à partir desquelles les fonctionnaires établissaient résumés et statistiques. Cela permettait à l’État de suivre la diffusion de l’information dans tout le pays : les lettres décrivaient la figure de la Vierge, les foules, les projecteurs, les actions de la milice et les tentatives répétées de peindre l’endroit lumineux.
La Sûreté nota aussi l’arrivée de voitures à plaques diplomatiques, notamment celles des ambassades des États-Unis et d’Israël, signe que l’affaire était observée au-delà de l’appareil officiel de la République populaire de Pologne.
Sur la célèbre photographie qui fit le tour du monde, on voit l’église solitaire, sa tour surgissant d’une mer de ruines de l’ancien ghetto. La même strate historique de Muranow est liée à l’Archive Ringelblum, cachée dans les caves de l’école de l’ancienne rue Nowolipki 68. Dès les années 1950, la légende de la survie miraculeuse de l’église renforçait la croyance en ses propriétés surnaturelles.
Les autorités décidèrent de peindre le couronnement de la croix, mais la première tentative échoua : une peinture mal choisie fut lavée par la pluie dès le lendemain. L’événement renforça la conviction qu’une force supérieure veillait sur l’église et bloquait l’action des services.
Selon la chronologie citée par Witold Dabrowski, la première peinture eut lieu le 15 octobre, dans la nuit du 15 au 16. La sphère fut peinte en kaki ou vert foncé et saupoudrée de sciure pour supprimer les reflets. La pluie enleva toutefois la peinture le lendemain matin. Le jour suivant, on utilisa une épaisse peinture noire mate.
Seule la seconde peinture produisit l’effet attendu par les autorités. La foule ne fut dispersée qu’après des répressions. Au total, 766 personnes furent arrêtées : selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, 551 hommes et 215 femmes. 602 personnes furent placées en détention, 164 relâchées après des avertissements, et une partie des dossiers fut transmise aux tribunaux ou aux collèges administratifs. Des ecclésiastiques figuraient aussi parmi les personnes arrêtées.
L’écho de ces événements revint onze ans plus tard, lors du deuxième miracle de Nowolipki.
Sources
- Witold Dabrowski, Cud na Nowolipkach. Objawienie w kosciele sw. Augustyna w 1959 roku w Warszawie, Varsovie 2012.
- Rzeczpospolita - Sous le socialisme, il n’y a pas de miracles
- Sercemuranowa.pl - Miracle à Nowolipki